Szajner, Back to the cave

04 septembre 2009 - 31 octobre 2009

II 1/10
L'espace de la galerie Taiss est clair, lumineux et tripartite, il se déploie sur trois étages. Pour ce cadre exceptionnel Szajner a conçu un voyage dans son œuvre en trois temps.

On monte de bas en haut d'abord par la couleur : le blanc, le gris, le noir. A sens inverse du sens commun qui suppose une traversée des ténèbres et l'arrivée à la lumière du blanc. Mais le sens de la traversée peut très bien s'inverser, le point de départ devenant alors point d'arrivée. Point d'arrivée à entendre aussi, bien sûr, au sens d'une négation, car il n'y a point d'arrivée précise. Szajner, aime les paradoxes et l'oxymore : le troisième étage de l'exposition peut aussi bien s'appeler Transfiguration ou Aube des ténèbres. Il s'agit, on l'a vite compris, de " chemins qui mènent nulle part ", d'une suite d'épiphanies qui font irruption le long de ce parcours de sensations pensées.

Au rez-de-chaussée, espace blanc, auquel Szajner confère un sens lié au vide, à l'absence, à l'illusion, une pièce monumentale s'impose : Mother. Il s'agit d'une immense lettre M, formée de rubans de velours noir qui se répètent et s'imbriquent dans le tracé de la lettre dans l'espace. Au confluant de leur enchevêtrement, se donne à lire le mot Power.

Dans les rets de cette œuvre le spectateur peut s'insinuer et en être comme entouré, le rapport d'échelle évoquant celui de l'enfance où les objets, les êtres, semblent énormes à celui qui les mesure avec les limites de son corps. Mère immense et étrange, mère phallique car détentrice de pouvoir. Elle est sombre, arachnéenne et minimale à la fois. Son pouvoir de suggestion n'est pas sans évoquer ces monstrueuses araignées en métal géantes de Louise Bourgeois qui représentent, curieuse coïncidence, la mère de l'artiste qui était tisseuse.
La mère-noire de Szajner est elle aussi protectrice et menaçante à la fois. Noire, car c'est la couleur que l'artiste confère au pouvoir, mais aussi car la mère nous donne la vie biologique et donc la mort. Il s'agit d'une mère qui, pour le dire avec Céline ou Beckett, nous donne la vie mais pas l'infini. L'infini du langage bien sûr et des espaces sidéraux que l’œuvre de Bernard Szajner n'arrête pas d'interroger.

A cette œuvre répond au même niveau : Une vie, en soi. " Deux pales de lumière, entraînées dans une sarabande circulaire, créent des motifs lumineux, transparents et immatériels… " Ecrit l'artiste au sujet de l'oeuvre qu'il voit comme une métaphore de la vie. Néanmoins Szajner évoque la possibilité d'une autre lecture. Attiré par sa zone d'ombre, le spectateur peut être fasciné par la partie opaque de l’œuvre " un territoire obscur où chacun n'est pas obligé de suivre le chemin indiqué par la lumière mais peut créer sa propre lumière ".
Choisir au-delà " d'une vie, en soi ", " sa vie à soi " est le sens de cette œuvre qui répond par le vertige du mouvement à l'imposant hiératisme de Mother. Ainsi deux sens antithétiques se dessinent au début de ce parcours : au pouvoir des autres dont la mère est l'emblème, répond, vivace, persistant et possible, le pouvoir de soi, autrement dit, la liberté.

Explorateur hors pair des nouveaux médias tout en restant fidèle à la poésie liée à la matérialité de l'œuvre, Szajner convoque le spectateur-voyageur à la rencontre, au premier étage, des rouages de l'intelligence de l'homme en devenir. If life was est le titre, on ne peut plus évocateur d'une œuvre vidéo à l'image, selon l'artiste, de la complexité de ce qui nous met dans la voie du questionnement. L'œuvre est " un travelling avant, très lent, à l'intérieur d'un immense assemblage mécanique qui tourne, sans grincement, mécanisme ‘ apparemment ’ parfait (…)”, écrit-t-il. Le regard s'engouffre dans ces engrenages métalliques et bleutés à la fois qui voudraient attirer l'attention du spectateur sur des questions comme " la perfection de l'univers et de notre propre jugement par des rouages qui, au deuxième regard, semblent rebelles à tout esprit mécanique". Une succession de leurres.

L'étage est consacré au gris, couleur que Szajner associe à ce qui est aérien, spirituel, liée à une quête, à une tension vers quelque chose, à tout ce qui chez l'homme est expérience intérieure et aussi dépassement. Dante l'appelle dans le chant XXVI de l'Enfer : Transumanar, dépasser les limites de l'humain pour acquérir" virtute e conoscenza ".

Liant texte et image, texte et sculpture, At Many No... est une installation électroluminescente en trois parties. Trois pyramides grises posées au sol semblent engendrer, chacune à son sommet, la curieuse tige d'une fleur qui s'épanouira en mot. Respectivement At, un aller vers, Many, beaucoup, tout, la soif de connaissance n'étant jamais assouvie, No, troisième mot de cette ébauche d'une phrase qu'est aussi l'œuvre et qui s'arrête par un curieux No. Un Non qui est celui du choix, d'un libre arbitre de plus en plus affirmé.

Le dernier étage est celui du noir. Couleur suprême pour Szajner car c'est par elle qu'on accède à la lumière. La montée vers le noir se gagne, marche après marche. La phrase de Beckett dans Compagnie : " Quelles visions dans le noir de lumière !" pourrait être mise en exergue des œuvres présentées dans cet espace.

La naissance du monde, se compose d'un petit cône en acier qui émet une lueur scintillante. Le spectateur qui se penche dessus aperçoit le fond d'une luminosité insoutenable. On ne peut pas fixer le soleil ! L'éblouissement suit l'ubris de l'homme qui se mesure à la lumière elle-même.

Au même niveau, Ran est une installation lumineuse et sonore invitant à une plongée dans ce qui se donne à voir comme une représentation artificielle de la nature. Une végétation gigantesque agitée par le vent qui s'insinue en elle. Intégrant le son comme " une couleur supplémentaire ", Szajner, à la fois artiste plasticien et compositeur musical, fait du son un matériau plastique à part entière, lui donnant de l'épaisseur et une consistance matérielle âpre et profonde qui développe l'espace de la perception le faisant retentir, hésiter, évoluer dans l'air. Traversant les langues dans ses titres, Ran, en japonais signifie Chaos, désordre. Un désordre que l'artiste veut néanmoins contenir dans les limites d'un cadre délimitant ce qui est donné à voir et par là même suggérant l'infini de ce qui n'est pas visible. La deuxième version de l'œuvre, où la lumière et l'absence de couleur interviennent autrement créant une cosmogonie tridimensionnelle, s'intitule, de manière on ne peut plus contradictoire : L'Enigme de l'infini défini. Possibilité d'un infini qui serait " perceptible " par l'homme, un infini qui serait " défini ", contenu dans un cadre.

Les œuvres présentées dans cet espace sont à l'enseigne du passage, de la Transfiguration entendue au sens de dépassement du visible. Une perception en cachant une autre, la forme se défait pour laisser place, non pas à l'immatérialité abstraite, mais à la migration pure du sens, plus que jamais ambigu, plus que jamais multiple, plus que jamais en devenir.

Margherita Leoni
Paris, 27 avril 2009